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Le Printemps de Prague - 1968 - Journal de Samuel Campiche

il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

journal de Samuel Campiche, extraits (il a eu 50 ans en 1964)



4e partie : fifties & sixties


1967, Prague, l'ambassadeur suisse,  Samuel Campiche, présente ses lettres de créances à Antonin Novotny, président de la Tchécoslovaquie.
Prague, 1967, l'ambassadeur suisse, Samuel Campiche, présente ses lettres de créances à Antonin Novotny, président de la Tchécoslovaquie.

1967 Prague sous le stalinien Novotny


Prague, 1967

Les Súlov habitaient la vieille ville dans une maison du XVII°.

On parvenait à leur appartement en longeant des corridors voûtés, en montant un large escalier aux balustrades de fer forgé, au bas duquel était amoncelées les boîtes aux lettres en fer blanc de locataires inconnus et invisibles.

Aussitôt la porte franchie, on pénétrait dans le passé, le plus récent datant de 1948; photographies ternies d'aïeuls, tableaux aux cadres baroques un peu trop riches, foule de bibelots, opalines, argent, cristal, porcelaines de Dresde et de Prague, sur des tables rondes enrobées de vieux damas. Au plafond trop de lustres, aux parois trop d'appliques, rescapés de vastes espaces abandonnés.


Les hautes fenêtres cachées derrière des tentures arrachées à quelque château, donnaient sur une rue aux pavés ronds, de l'autre côté de laquelle une façade aveugle laissait sortir par une porte anonyme des étudiants occidentaux, des aristocrates de l'ancien régime, des touristes, de jolies prostituées, des mendiants etc, tous ces types trop parfaits pour être vrais, mais suffisamment bien imités pour tromper et faire le métier de délateur.

Une fois chez les S., on oubliait le nouveau régime, on n'en parlait pas, comme d'une maladie incurable, et on se réfugiait dans tout ce qui n'avait pas de rapport avec le temps présent, musique, livres, amis du passé et du dehors, disparus ou morts.

L'ambiance était amicale, sans affectation, car personne n'avait intérêt à impressionner les autres.

Mais ce qui leur permettait surtout de continuer à vivre, c'était la possession fragile et illusoire d'une petite maison dans la Sumava, la forêt de Bohème, la forêt des contes de fées, où dans une vie champêtre, ils oubliaient pour quarante-huit heures la ville pourrie par la dictature communiste.


Légèreté de ses printemps. Pays méconnu ou plutôt connu autrefois en Allemagne et en Autriche à travers, dit-on, des cuisinières et des femmes de chambre, et les germaniques, généralisant, ont jugé les Tchèques inférieurs. Au contraire, quel charme par rapport à ces grossiers Bavarois et ces Viennois, bitte ! bitte!

Connu sous la dictature stalinienne de Novotny, s'épanouissant au printemps 1968, retombant dans la fatalité des dictatures sous une forme ou sous une autre, cette fois-ci des Soviets par personnes interposées....

Malgré le drame de son histoire, la gentillesse et l'humour.

Ses concerts, les gens pauvres, bien habillés pour une fois; audience qui inspire les musiciens. Les peintres qui, comme Bostik parce que non-figuratif vit dans une mansarde chauffée par un poële. Kohout qui ne peut écrire qu'à Prague, et seulement dans la vieille ville.

Ses rues où l'imaginaire se mêle au réel.

Hâte, en revenant de Munich dans sa vulgarité cossue, de retrouver la Bohême comme une caresse...


Durant ces années, les diplomates étrangers avaient tout ce qui manquait aux Tchèques: voitures, vêtements, voyages; mais chez ceux-ci jamais la moindre envie.


Prague 24 novembre 1967

Ski de fond sur ce qui était autrefois le champ de golf. Au loin, dans l'étendue de neige peuplée de lièvres courant dans tous les sens, une silhouette, manteau noir, chapeau noir, comme paralysée. Je m'approche et j'aide le vieillard à faire son chemin à travers la neige. Il me baise la main.


Prague 1967, place Hradcany, la garde d'honneur du président. En arrière-plan le palais Schwarzenberg, siège de l'ambassade de Suisse.
Prague 1967, place Hradcany, la garde d'honneur du président. En arrière-plan le palais Schwarzenberg, siège de l'ambassade de Suisse.



ou le socialisme à visage humain


du 5 janvier au 21 août 1968



Prague, 23 mars 1968

Craintes d'une intervention soviétique.


Au pied du Palais Schwarzenberg, {1} il y a un jardin qui domine la Narudova, jardin d'agrément peu fréquenté où, dans un coin, les deux jardiniers Miroslav et Laube cultivent quelques légumes pour eux, quelques fleurs et fraises des bois pour moi ; au printemps il se couvre de muguets.

C'est là que je me promène avec des visiteurs sans risque d'être écoutés, mais sans pour autant en faire une routine qui pourrait alors être épiée. C'est là que l'Ambassadeur des États-Unis, Beam est venu me voir un jour après l'invasion soviétique ; mais avec lui il n'y avait de toute manière pas de précautions à prendre, car en toutes circonstances, il parlait une main devant la bouche, ce qui le rendait difficile à comprendre et donnait à l'interlocuteur le sentiment qu'il manquait quelque chose d'important, même s'il s'agissait de propos insignifiants.

Les deux jardiniers appartiennent au Parti, mais leurs sourires et leurs silences dévoilent subtilement qu'ils le tiennent en mépris, à moins que cela soit une forme de politesse bien tchèque envers une personne dont on ne partage pas les opinions.

{1} palais Schwarzenberg, siège à l'époque, de l'ambassade suisse. Très bien situé, en face du siège du gouvernement, sur la place Hradcany.


L'Ambassadeur de France, Roger Lalouette, est toujours tiré à quatre épingles, le cou ceint de lourdes cravates de Charvet aux plis impeccables. Il aime les occasions qui lui permettent de porter l'uniforme et s'étonne que je ne porte pas le mien, car il admire les edelweiss d'argent qui décorent le nôtre. J'allais le voir pour causer durant les longues séances lorsque, devant un peintre, il posait dans cet appareil.

Il se signale par les soirées brillantes du Palais Bulquoy, données dans un style très aristocratique et rehaussées habituellement par la présence de princes, de ducs, de rois déchus, de passage à Prague. Il est cousin des Bavière, j'ai oublié comment... On danse à la lueur des lustres à bougies, éclairant faiblement les lambris; peu avant l'aube, les invités fatigués, assis sur des rangées de fauteuils baroques, écoutent l'orchestre jouer des airs sentimentaux de Bohème.

Mais il est doté d'un sens inné des choses de l'Europe Centrale, il est au courant de tout et comprend tout ce qui s'y passe.

Au Vietnam, alors qu'il était en poste à Saigon, si Cabot Lodge l'avait écouté, les choses, dit-on, se seraient passées autrement...


Prague, 1er mai 1968

Fête du Travail. Pendant six heures, un grand homme blond et le vieux général Svoboda saluent à la tribune la foule qui défile en troupeau, lui prodiguant des gestes paternels et les risettes que l'on fait aux bébés.

Dans les pays capitalistes, la connerie euphorique de la consommation, dans les pays socialistes la connerie du marxisme : tout se vaut....

Au fond, à une époque donnée, le potentiel de connerie varie peu d'un coin du globe à l'autre, elle ne fait que prendre des formes diverses.


Le président Ford refuse de recevoir Soljenitsine. « Mauvais pour la Détente », opine Kissinger. Le jour même, il reçoit Pelé.


Vie extraordinairement facile pour les diplomates, outrageusement facile par rapport aux Tchèques, ce qui fait dire à Roger Lalouette : « nous vivons ici comme en territoire occupé ».


Prague, mai 1968

Les Tchèques, les étudiants en particulier, n'arrivent pas à prendre au sérieux la « Révolte » de rues à Paris. Ils n'arrivent pas à comprendre les raisons de l'insatisfaction des étudiants français qui jouissent des libertés dont ils sont ici privés. Elle leur paraît non seulement incompréhensible mais futile et ridicule.


La permanence de certaines forces, la bêtise, le besoin de domination, de violence etc... qui prennent des formes diverses, dans la religion, le communisme, le fascisme, rien ne change au fond...


Prague 16 mai 1968

Nouvelles sombres de Moscou où, selon le ministre d'Autriche Kirchschläger, la majorité du Politbureau serait en faveur d'une intervention militaire en Tchécoslovaquie.


Prague, 18 mai 1968

En 1956, le Pakistan désirait remettre la médaille d'or de l'Indépendance à Joseph Wallo, chef de la délégation tchécoslovaque aux fêtes de la Constitution, depuis disparu. Toutes les démarches de l'ambassade pakistanaise étaient demeurées jusqu'ici infructueuses. Or, hier, l'Ambassadeur du Pakistan fait une visite au nouveau vice-premier ministre. Qui trouve-t-il ? Wallo qui fait surface !


juin 1968

Villes et forêts de Bohême, constamment violées par la politique absurde, politique instinctivement méprisée par les Tchèques.

Quarante ans d'indoctrination, d'école totalitaire, d'absence de liberté, d'opinion et de déplacement, et voilà, d'un jour à l'autre, en 1968, les jeunes se révélant hommes libres, intelligents, attachés aux libertés.

Comparaison avec les gauchistes de l'Occident, étudiants, voiturés, bouffant, buvant, voyageant, pétaradant, manifestant, protestant, violentant, et avant tout logorrhiques.


Quant Élie Leoni, mon maître d'hôtel imposant, sort Nora, pour une promenade sur la place du Hradcani, les badauds le prennent pour l'Ambassadeur et le saluent avec déférence.



facsimilé d'une page du tapuscrit d'environ 1980 sur Prague 1967 (journal de Samuel Campiche)
facsimilé d'une page du tapuscrit d'environ 1980 sur Prague 1967 (journal de Samuel Campiche)


scan note manuscrite août 1968, Prague, de journal Samuel Campiche
note manuscrite août 1968, Prague, journal Samuel Campiche


chapitre suivant : l'invasion russe d'août 1968


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