L'invasion russe, Prague 1968 - Journal de Samuel Campiche
Dernière mise à jour : il y a 9 heures
Extraits du journal de Samuel Campiche (il a eu 50 ans en 1964)
4e partie : fifties & sixties

Prague, août 1968
Week-end à Salzbourg pour le Festival. J'y revois Harry de Pauer. Soirée chez les K de Munich, luxe contrastant avec Prague, à quelques heures de voiture.
Sur le chemin du retour, je vois avec surprise un ours se promener en liberté dans les champs en Bohême; plus loin une roulotte de bohémiens me donna l'explication de ce phénomène (Était-ce un présage? Quelques heures plus tard les troupes soviétiques entraient en Tchécoslovaquie pour « apporter leur aide fraternelle au gouvernement menacé par la contre-révolution ». Très mal reçues d'ailleurs.)
Prague, 21 août
À l'aube, à travers mon sommeil, j'entendais vaguement un grondement continu de moteurs d'avions. À demi-réveillé, je m'imaginais que des avions tournaient dans le brouillard, me persuadant ainsi que je pouvais continuer à dormir.
Je me levai enfin. Les premiers rayons du soleil sur le Château en face, et déjà comme par miracle, partout des tanks étaient installés à côté des statues vivantes des sentinelles tchécoslovaques. On voyait des uniformes marrons et noirs, chemisettes rayées comme celles des marins.
Les sauveurs étaient arrivés!
Vers dix heures du matin, tirs contre l'Ambassade. Le plâtre tombe en cascade. Des balles dans tous les coins de ma chambre a coucher. Nora s'enfuit à la Chancellerie, au rez-de-chaussée dont elle ne bouge plus. Là, tout le monde instinctivement s'est mis à ramper, la téléphoniste, Mlle Blaskova continuant, à plat ventre, de répondre.
Puis tout s'arrête. Silence. Prudemment, nous nous aventurons au dehors. Sur la façade du Palais, celle donnant sur le château, un tas de traces de balles.
Nous apercevons sur la place un jeune officier suivi de soldats armés de mitraillettes et de bazookas. Nous l'invitons à s'approcher pour lui demander les raisons de ces tirs. L'idée me vient alors d'exhiber un bébé de quelques semaines, enfant d'un des huissiers, et sur un ton mélodramatique inspiré du mauvais cinéma, une grande scène: «Comment l'armée soviétique non seulement tire sur une ambassade mais encore sur de petits-enfants, n'avez-vous pas honte? etc. » Le cinéma continue, les guerriers jouent leur rôle, s'attendrissent et nous nous séparons, une sorte de courant de sympathie établi entre nous.
Vendredi 23 août 1968
Au Ministère des Affaires Étrangères, personne; entre qui veut. Dans la loge vide, un portrait de Svoboda et en dessous : « Neutrality ». Quelqu'un me reçoit, paroles insignifiantes, larmes contenues. Mines d'enterrement.
Au retour, de rares passants dans la ville déserte, font des signes de sympathie en apercevant le fanion suisse de la voiture.
Ce soir, toutes communications coupées avec l'extérieur. Les Praguois, calmes, laissant percer leur mépris derrière leur impassibilité. Il pleut sans cesse. Ma cuisinière tchèque Madame Meierova arrive à trouver du pain après avoir attendu des heures sous la pluie.
25 août
Les journalistes sont agglutinés dans les halls du « Yalta » et de l'« Alcron », devenus la bourse des nouvelles et servant d'étalages à d'innombrables proclamations et caricatures.
L'un d'eux, X., un jeune journaliste de la « Neue Presse », envoie une dépêche sur la prétendue exécution de soldats tchécoslovaques. Pressé par ses confrères, il prétend en avoir parlé avec moi. Dès lors, assaut des journalistes, qui veulent obtenir confirmation de cette nouvelle. Beaucoup de mal à les convaincre que je n'ai jamais rien su. Entretemps, heureusement, le rédacteur de la « Neue Presse » avait retardé la parution de cette dépêche pour en être plus sûr.
X. alors, prend peur, sa superbe journalistique disparaît, il n'ose plus sortir de l'ambassade, y passe la nuit, et s'en va furtivement avant l'aube pour regagner la Suisse par le train.
Réunion du Corps diplomatique chez le vice-doyen finlandais qui, craintivement, nous convoque contre son gré. Réunion houleuse, protestations contre les restrictions apportées aux activités des missions diplomatiques par l'occupation, particulièrement en matière de courrier et de liberté de mouvement.
Le Chargé d'affaires soviétique rejette ces accusations comme n'ayant aucun fondement, sur un ton qui n'entend pas tolérer de réplique.
J'avais fourré dans une poche quelques-unes des balles trouvées dans ma chambre à coucher. Me frayant un passage à travers les quelques cinquante ambassadeurs, qui formaient cercle autour du diplomate soviétique, je réclame l'attention et, en lui mettant sous le nez ces projectiles, je lui demande si leur expédition dans une ambassade ne constitue tout de même pas une atteinte aux immunités diplomatiques?
Rires, applaudissements, remous divers dans cette assemblée qui se termine dans la confusion, d'où elle n'était jamais sortie; rien de moins discipliné que des réunions de diplomates laissés à eux-mêmes, sans président, secrétaires et interprètes ; on y retrouve l'ambiance de classes d'école en l'absence du maître.
Berne semble se contenter d'une protestation de notre ambassade à Moscou. Je suggère qu'au moins le Chef du département convoque l'Ambassadeur à Berne. La réponse soviétique : « ll s'est agi de tirs de punition contre les contre-révolutionnaires qui avaient tiré du toit de l'Ambassade sur les soldats libérateurs, etc. »
Debré (le ministre français des Affaires étrangères) appelle l'invasion « un incident de parcours ».
Roger Lalouette de retour. Lui, pourtant si assidu et perspicace après la conférence de Bratislava - le danger passé - il était alors parti en vacances en août à Venise. Surpris par l'invasion, il cherche à grand-peine à regagner son poste. Arrivé à Vienne, il atteint avec difficulté Debré au téléphone qui, entendant enfin la voix de son ambassadeur, lui dit d'emblée : « Monsieur l'Ambassadeur, je suis content de vous entendre, où êtes-vous? »
Septembre 1968
Visite ce matin à l'évêque Tomacek, au Palais de l'archevêché, de l'autre côté de la place. Alors que je m'entretiens avec lui, je vois par la fenêtre Elie s'affairer dans la cuisine, et Nora contempler le paysage.
Sorte d'exaltation dans une telle ambiance. Réaction trop impétueuse devant un soldat russe qui, le doigt sur la gâchette, veut fouiller ma voiture. Un officier intervient à temps. Entre-temps, les passants s'étaient évanouis.
Décembre 1968
Il y a trente ans, j'admirais l'œuvre de Saint-Exupéry. Aujourd'hui, j'en vois les faiblesses - essais manqués de philosophie, lyrisme sur l'amitié, l'exploit français, etc., tout en continuant par ailleurs à en aimer la sincérité.
Comme Cocteau, Saint-Exupéry m'avait impressionné davantage lorsqu'il parlait avec un ou deux amis. Ces nuits à Washington où Fleury et moi l'écoutions fascinés jusqu'au moment où son inspiration s'éteignait avec l'arrivée de l'aube qu'il détestait.
Note : ils se sont connus aux Etats-Unis, entre 1940 et 1943, années de l'écriture du Petit Prince.
Dimanche à Tyrolski Dum chez Roger Lalouette dans un pavillon de chasse construit par le Maréchal Schwarzenberg, vainqueur de Napoléon à Leipzig. La maison se trouve au fond d'une forêt, le soir on entend les sangliers se promener alentour.
Les arbres givrés ressemblaient au loin à des vergers en fleurs.
Bohème. Promenade dans la forêt, couleurs de l'hiver en nuances délicates, les troncs d'arbre révélés.
Prague, automne 1968
Grève générale. Le silence sur la ville, coupé de bruits campagnards: coqs, aboiements lointains, le pas d'un passant.
Prague, décembre 1968
Place du Hradcani, ce soir, grise, voilée, comme éclairée du dedans par la lune et les becs de gaz presque invisibles.
Des Vénézuéliens parviennent à se faire introduire dans la Chancellerie. On m'appelle. Je trouve trois hommes crispés, aux aguets, qui ne cessent de répéter que, si je ne les autorise pas à se réfugier à l'ambassade, ils sont «muertos». Après leur avoir demandé de déposer leurs armes sur la table, ils racontent leur histoire. Entraînés à Cuba pour des activités terroristes dans leur pays, ils étaient sur le chemin du retour, via Rome, Prague, lorsqu'ils ont décidé de fuir. Ils ont quitté subrepticement leur hôtel à Prague et sont parvenus jusqu'ici.
Ils ne peuvent pas comprendre que, devant ce danger immédiat de mort, on ne puisse rien faire. Ils répètent sans cesse que s'ils sortent: « somos muertos ».
Enfin, j'entre discrètement en contact avec une ambassade qui accepte de les recueillir. Un taxi est appelé. Il attend devant le portail. Les trois sortent lentement, traversant la cour en file, l'un d'eux s'assied à côté du chauffeur, les deux autres derrière, et ils démarrent.
Au cours d'une réception, l'Ambassadeur de l'Inde me coince derrière une porte pour me tenir un discours interminable sur un sujet étranger aux problèmes actuels, des plus ennuyeux, avec cet accent indien pédant, qui le rendait plus ennuyeux encore.
J'ai peine à l'écouter. Il s'en aperçoit: « Am I boring your Excellency ? » Protestations, embarras....
Chaque occasion est saisie par la population pour montrer sa réprobation. Ainsi, une victoire de l'équipe de hockey tchécoslovaque sur l'URSS provoque la descente massive d'une foule en ébullition vers la place Wenceslas; mouvement qui se termine en émeutes, vite exploitées par l'occupant.
Voix mélodieuses de soldats russes, mêlées au roucoulement des colombes, se racontant des histoires le matin, au bas de mes fenêtres, dans le silence du Hradcani.
Les photos prises de la fenêtre de ma cuisine des troupes de l'invasion à l'aube du 21 août très bien sorties.
Sensation nouvelle, pas désagreable et même stimulante, à se mêler à la foule sur la place Wenceslas avec des fusillades dans l’air.

avis ✍🏼 et/ou ❤️ bienvenus 😀




Commentaires