"Normalisation" à la sauce russe, Prague 1968-1971 - Journal de Samuel Campiche
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journal de Samuel Campiche, extraits (il a 55 ans en 1969)
4e partie : fifties & sixties

1968, Prague l'invasion russe
et la "normalisation"
à la sauce soviétique
Contexte vu de 2026 : de la répression de 1953 en Allemagne de l'Est, à l'invasion de la Hongrie en 1956 ; celle de la Tchécoslovaquie en août 1968, à celle de l'Afghanistan en 1979 ; et encore de l'Ukraine, dès 2014, les méthodes d'agressions violentes des dirigeants russes contre les peuples, n'ont pas varié d'un iota. En Tchécoslovaquie de 1968, leur propagande l'habillait de "normalisation", en Ukraine d' "opération militaire spéciale contre les nazis de Kiev". L'objectif est toujours le même, celui de mainmise impériale territoriale la plus large possible. C'est une constante archaïque du pouvoir russe depuis des siècles, que son chef se fasse appeler tsar, premier secrétaire ou président. Les Européens, Suisses inclus, sont en train d'en prendre conscience, à lumière de la résistance héroïque des Ukrainiens à Poutine.
Prague, 1968
Colonnes de demandeurs de visas. Suisses hébergés par Rapin, l'huissier, garde des forteresses, dans des dortoirs installés au Palais.
On organise un convoi pour permettre aux Suisses de regagner leur pays, via Vienne.
Pendant quarante-huit heures, Melle Dubach, ses cheveux collés sur la tête par une pluie battante, vérifie les listes. Ironiquement, des Polonais et des Hongrois, bloqués également ici par l'intervention des troupes du Pacte de Varsovie demandent à bénéficier de places sur le convoi suisse, ce que je leur accorde.
Prague, place Wenceslav, 16 janvier 1969
Le jeune lan Palać s'est immolé par le feu sur la place Wenceslas. Une nuit sans lumières, la ville défile devant son cercueil.
Au fond du silence, on entend seulement le glissement des pas.
Sans cesse, des masses de fleurs dans cette ville si pauvre, sont déposées au pied de la statue de St. Wenceslas, et cela pendant des semaines, jusqu'au point où la police jeta les couronnes et défendit par un cordon de sentinelles l'accès à l'endroit où Palać avait brûlé.
La nuit passée, un de mes gardes appelle. Il a dans sa loge un jeune couple de l'Allemagne de l'Est, accompagné de leurs deux enfants en bas âge. Leurs vêtements sont couverts de boue séchée, ils grelottent, ils ont passé une rivière à la frontière, puis ont poursuivi leur route jusqu'ici dans un camion. Ce sont des ouvriers, leur seul désir est de trouver la liberté dont ils ont une idée vague. Ils cherchent refuge à l'Ambassade « parce que la Suisse est neutre », répètent-ils sans cesse, neutralité, talisman qui mettra fin à leur calvaire.
Sans écarter l'idée de provocation - manœuvre liée aux régimes communistes et dont ils accusent sans cesse les autres -, me voilà, dans le langage du fonctionnaire, leur faisant un cours de droit pour leur expliquer, en vain, que la Suisse ne peut leur accorder ni asile ni moyen de fuir la Tchécoslovaquie. Une fois réconfortés physiquement, je les vois, aux portes de l'ambassade, à l'aube, traverser la place de Hradcani et disparaître.
Prague 1969
Vent de neige dans la lumière vacillante des becs à gaz, les façades baroques bousculées par les bourrasques.
Prague, décembre 1969
Hall de l'Hôtel Yalta. Trois communistes grecs, des filles jeunes, médiocrement séduisantes, attendant; quelques Allemands de l'Ouest; les sommeliers âgés, aux traits usés, seules personnes à l'allure distinguée. Au premier étage, aux sons d'un orchestre revenant, on danse des tangos, des fox-trot et des valses lentes.
Prague, 22 décembre 1969
Du Palais Schwarzenberg, je vois, tard dans la nuit, quelques fenêtres encore éclairées, toujours les mêmes; celles au néon de la chambre du chiffre de l'Ambassade américaine; deux autres, à la lueur chaude, intime au palais de Thun; une, pâle, jaune, à peine perceptible, au haut d'une maison de la Narudova.
Avril 1970
Contraste entre Prague et Paris. Les Champs-Elysées ont perdu leur élégance, devenus l'abcès de fixation d'une vulgarité et d'un mauvais goût que le printemps étale au grand jour. Têtes de voyous partout. Chaque vague d'émotions se manifeste par des concerts de klaxons, que ce soit pour une victoire de « foot», Noël ou une campagne politique. Le klaxon, le pet de Paris. Des files interminables devant les cinémas, sur les trottoirs.
Film en vogue : « Les choses de la vie » qui devrait plutôt s'intituler « Les clichés du cinéma ».
Récit du Comte Tarnovsky; Cracovie en 1939; professeurs exécutés systématiquement par les nazis; cendres de l'un d'eux envoyées à sa veuve avec une carte de condoléances de la Gestapo. T. en fit le récit à Rome au Pape « Ah! Nous connaissons leurs méthodes! »
Juin 1970, voyage Prague-Paris
Dans l'avion, dans la salle d'attente, partout conversations stéréotypées; on pourrait les fabriquer avec un ordinateur sur la base de quelques données, lieu, sexe, nationalité, fonction, but du voyage.
Mes ingratitudes me tourmentent davantage que celles des autres envers moi.
Orage pressenti dans un ciel pourtant serein.
Des microphones minuscules incorporés dans des boîtes de bois sont difficiles à repérer. On s'en est aperçu à l'ambassade de France. Pour déceler les écouteurs, des spécialistes venus de Paris firent jouer la Traviata sur le réseau. L'Ambassadeur dictait dans son bureau, fenêtres ouvertes sur le jardin. Soudain, l'opéra assourdissant: «Fermez les fenêtres, Mademoiselle, on ne s'entend plus ! », aussitôt, la musique de s'amplifier au lieu de s'atténuer. Un truc fut installé sur les fils conducteurs qui électrocuta l'espion tchèque lorsqu'il se mit à l'écoute. Le contre-espion français fut peu après retrouvé mort dans une église, probablement liquidé au curare.
18 juin 1970
Seul passager à bord de l'« Ilioushine » de Prague à Paris.
Je relis Hemingway quarante ans après. Déception, métier peu subtil, plein d'effets faciles; l'évidence qui plaît, les trucs sûrs pour plaire.
Prague, 1970
Ce soir, visite chez R., autorisée à garder à l'Ambassade de Suède un minuscule appartement dans ce palais qui fut naguère sa maison. Son mari, emmené en 1940 par la Gestapo, à Teresin, mort à Mathausen. Son fils, pendu à Prague en 1949 par le gouvernement communiste. Elle en fait le récit sans se plaindre, comme un fait divers.
Prague, 1970
Le professeur Sulov, membre de l'Académie des Sciences, estime que si les gens ici ne sont pas aussi cruels les uns envers les autres qu'autrefois, c'est parce que les renversements de situation fréquents durant les 32 dernières années les engagent à se traiter avec davantage de ménagements.
Le train de Berlin-Est à Vienne s'appelle «Sans Souci». II n'est jamais a l'heure, il est difficile de le manquer. Je l'attends ce soir, dans la belle gare «modern style» de Prague. Le « Sans Souci » arrive entièrement vide. Je suis le seul voyageur. Quelques employés très vieux comme laissés là par les Habsbourg; l'un d'eux me fait une courbette.
Prague. Dans la brume d'automne, les édifices illuminés semblent fumer, s'évaporer dans la nuit.
J'arrive à l'entrée du parc de l'Ambassade Soviétique invité à une fête pour célébrer un anniversaire quelconque. Embouteillage, les voitures n'avancent plus. Pendant ce temps, la première partie de la célébration se déroule dans un cercle socialiste intime et exclusif. Impatient, et curieux, je laisse ma voiture, je continue ma route à pied, j'arrive prématurément à la porte, on est obligé de m'admettre, et je me trouve faisant face à Breshnev et Kossigine, au centre d'un petit groupe télévisé. Je vois qu'on se demande qui je suis; on n'arrive pas à me situer. Arrivent, avec un peu de retard, des dirigeants du Pacte de Varsovie.
Embrassades. Gomulka, le dernier, est embrassé sur la bouche par Breshnev et puis il s'essuie. Surprise des gens qui m'ont vu à la télévision dans cet entourage.
Soir d'hiver, passage de la frontière.
Contraste de la Bavière, partout éclairée, et de la nuit complète en Tchécoslovaquie. Des patrouilles de policiers avec des chiens inspectent les fossés tout au long de la route, sur des kilomètres.
Le prince Schwarzenberg bien qu'il eût obtenu l'autorisation de partir, préféra rester dans ce pays communiste plutôt que d'aller en Autriche, où il aurait alors retrouvé sa femme.
Hier, dîner chez l'Ambassadeur du Brésil qui prend plaisir à nous montrer une multitude de photos du Pape et de lui-même.
Éviter de faire un étalage de photos à ses hôtes, à moins qu'on veuille les faire partir plus tôt.
Août 1970
L'ambassadeur des États-Unis me dit : « Moscou ne veut pas une reconnaissance "de jure" de Pankov, parce que l'Allemagne de l'Est acquerrait alors trop d'indépendance.»
Chaque fois que, le soir, je tire les rideaux de mes fenêtres sur Prague, c'est avec regret.
Prague, 11 novembre 1970
Dîner à l'Ambassade d'Iran. Distrait, je tends mon ticket de vestiaire à l'ambassadrice de Grande-Bretagne.
14 novembre 1970
Marika et une amie invitées par le Shah à Téhéran. Villa d'hôtes, piscine, mais défense de s'y baigner, car il ne convient pas que les sbires les voient en costume de bain. On doit dire « Majesté » même au lit.
Prague, Noël 1970
Le Prince Schwarzenberg vient me voir furtivement dans son ancien palais. Depuis 1948, il n'y était plus jamais entré. Pendant cette période, il a passé deux ans dans les mines d'uranium.
Je lui fais cadeau d'une gravure représentant son père en uniforme de dragon de Louis XIV, porté à un bal masqué. Ce portrait, que j'avais trouvé chez un antiquaire sans savoir ce qu'il représentait, lui avait été enlevé en 1948, en même temps que ses autres possessions.
Puisque de toute manière il ne peut y avoir d'histoire objective, les marxistes ont inventé logiquement le concept de « vérité historique », adapté à leurs mesures et revu selon les besoins.
Ainsi, sur les photographies officielles, on fait disparaître certains personnages, qui un jour peuvent bel et bien réapparaître.
Prague, 31 décembre 1971
La place du Hradćani, vide et enneigée. Deux ombres sur l'esplanade surplombant la ville, allument à minuit deux ou trois petites allumettes de Bengale, en silence, puis s'en vont.
Malraux, dans « Le Figaro » sur sa dernière conversation avec de Gaulle. Propos de collégien, se payant de mots, sûr d'être super-intelligent. En tant qu'écrivain, ils sera vite oublié.
Au lit avec Véronique, on entend une motocyclette pétaradant dans la rue : « ça, c'est une Honda », dit-elle.
Avril 1971, Krokonos
Ski sur une crête près de la frontière polonaise. Deux soldats polonais me font signe d'un geste brutal de leurs mitraillettes de rebrousser chemin vers le pays frère d'où je viens, mais où donc passe la frontière ?
De légers nuages passaient rapidement, la neige entre les branches des sapins tombait comme des manteaux, des oiseaux chantaient.
Prince de Ligne : « En amour il n'y a que le commencement qui soit charmant. Je ne m'étonne pas qu'on recommence si souvent ».
Jeudi 29 avril 1971
Catastrophé à la nouvelle qu'on pense à mon transfert, où, quand ? Désarroi à la seule pensée de quitter Prague que j'aime, mais ne pas m'accrocher à une conception indigne, ridicule, avilissante, perdante, etc.
Londres, dimanche 30 mai, 1971
Merveilleux week-end à Londres (...) Je commence à me faire à l'idée d'Helsinki, sans enthousiasme, par crainte des efforts d'y résister et de ce qui pourrait survenir à sa place.
1971
Le fils de l'Ambassadeur de Suède est suivi par deux policiers. Finalement, il s'adresse à eux en les invitant à manger à sa table. «Non», chuchotent-ils, «car on nous surveille».
Dès que je m'emporte, surtout sur des questions politiques et des généralités, j'ennuie et je m'en veux. Je le vois aux yeux de mes interlocuteurs, et je m'ennuie aussi.
Un ton d'ironie ou d'indifférence produit plus d'effet que l'emportement.
Prague, décembre 1971
Sum, secrétaire de Jan Mazarik, Ministre des AE. De 1949 à 1962 à la prison de Pribam, puis dix ans dans des mines d'uranium, à la suite de quoi il est atteint d'une affection hépatique.
Depuis 1938, jamais sorti du pays.
Au dîner que j'offrais hier en l'honneur de P., j'ai placé une grande azalée au milieu de la table pour me cacher son visage de haut-fonctionnaire suffisant.




Fin de la "normalisation" soviétique à Prague en 1968 par Brejnev. Hitler 1938, Poutine 2022, Trump 2026, etc. ça ne change guère. Chapitre suivant : Finlande.
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