L'Inde après l'indépendance 1949-1952 - Journal de Samuel Campiche
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- 31 juil.
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours
journal de Samuel Campiche, extraits (il a 38 ans en 1952)

3e partie : après-guerre
Inde après l'indépendance, 1949-1952
Bombay, février 1949
De Lausanne à Londres en janvier via Boulogne, épais brouillard. À Londres, dans le port, une rame de wagons tamponne ma voiture. La police refuse de s’intéresser à la chose, c’est l’affaire du «Port Authority».
Blessé, brûlures du troisième degré, sans le savoir, au pied, je m’embarque sur le M. S Chuson de la PO. Le docteur du bord, flegmatique au point d’en être muet, me bande le pied. À Suez, mal. À Aden, pire. Le docteur continue à trouver tout normal.
Un ancien correspondant de guerre, Monks, me fait connaître son ami le docteur Bond, spécialiste des brûlures pendant la guerre, qui s’en retourne à Bombay. Il m’examine, fait la grimace, télégraphie pour qu’on m’opère à l’arrivée du bateau, la gangrène s’étant déclarée.
Arrivée à Bombay, notre bateau est alors mis en quarantaine à cause de la grippe à Londres. On met les passagers sur le «Vasna» qui attend à l’ancre dans le port, d’être mis à la ferraille.
Le «Chuson» poursuit sa route vers Singapour. Le docteur Bond expose mon cas à l’officier de santé. Pas de succès. On télégraphie à la Nouvelle-Delhi pour obtenir l’autorisation d’un transfert à une clinique. Le ministre de la santé, Madame Rajkumari ou quelque chose comme ça, connue pour ses discours d’un haut niveau humanitaire à l’OMS, s’y oppose. Par chance, le docteur O. Wenger, délégué du CICR en Inde, sur son petit voilier, après maintes bordées, s’approche suffisamment du «Vasna» pour lancer au docteur Bond les premiers médicaments d’urgence.
Enfin, après une semaine, on nous débarque. Clinique Parsi, près du Taj Mahal (palace de Bombay), opération de greffe.
L’odeur des poissons pourris séchant au soleil. Les voix et les cloches du temple brahmane voisin, les cris des vautours aux Tours du silence, les appels des vendeurs des rues ; les rumeurs de ce pays inconnu, même pas vu, imaginé à travers un état de fièvre.
Finalement, après un mois, la délivrance ? non ! Attrapé une dysenterie amibienne dans cette clinique, la meilleure de Bombay, en tout cas la plus chère. Traitement à l’émétine, puis enfin bandagé, poursuite du voyage vers Dehli, quatre heures de vol par «Viscount».
Delhi, février 1949
Prends un verre chez Mathula : des districts d'Hyderabad sont aux mains des communistes.
Tempête lumineuse de sable avivant les feuillages bousculés par le vent.
New Dehli
Ennui d'un déjeuner de cinquante personnes chez l'ambassadeur d'Egypte. Madame Pandit, l'ambassadeur de l'URSS, celui de Hongrie, etc... Présence de représentants du camp socialiste, et l'ennui et le formalisme pesants sont assurés.
L'événement est souvent moins pénible que l'image que l'on s'en fait et sa période généralement plus brève. Il faut donc s'attarder à maîtriser sa peur.
New Dehli, mars 1949
J’apprends que la séduisante chanteuse française de l’hôtel Maiden’s demandait deux cents roupies. Et moi qui me donnais tant de mal à lui faire la cour !
Je lis dans Churchill : "on ne règne que par le calme".
Je juge sévèrement autrui alors que je m’attends de sa part à l’indulgence.
En Inde, jamais un geste d'amour en public.
Dehli, avril 1951
Tempête de poussière brûlante, puis un peu de pluie qui, changée en boue en traversant la poussière, laisse des taches brunâtres sur le livre que je lis.
Pourquoi le besoin d’écrire ? peut-être parce qu’on cherche à unir le présent, le passé et l’avenir au moment unique de l’expression qui échappe au temps.
Dehli, juin 1951
Arrange un entretien entre Harrer, de retour du Tibet où il a vécu depuis la guerre et Loyd Handerson, ambassadeur des E.U., au sujet du sort du Dalaï-Lama, et du soutien dont il a un urgent besoin.
Échappé d’un camp de prisonniers de guerre au Punjab, Heinrich Harrer était parvenu à pied à Lhassa ou, bien reçu par le Dalaï-Lama, il y avait introduit le patinage à glace. Dans son voyage, le plus grand danger qu’il avait couru était les attaques des chiens, qui harcèlent les voyageurs solitaires.
Voici la saison où il n’y a plus d’eau froide, où l’air semble être remplacé par de la poussière, où la mousson se fera attendre interminablement.
B. me raconte que son ministre devient fou ; il s'enferme dans sa chambre croyant que ses "bearers" {1} vont l'assassiner. Nous arrivons ainsi à nous effrayer l'un l'autre. La prison imaginée par B. et moi ; au fil des jours, nous nous racontons une histoire à épisodes ; nous sommes prisonniers de l'Inde. Nous cherchons à nous enfuir en traversant le désert de Thar, mais toujours inexorablement, il nous reconduit à Delhi.
Sur le coup d’une nouvelle désagréable, ne rien dire, rester impassible, donner une réponse dilatoire s’il le faut, mais ne pas réagir aussitôt.
15 août 1951
Lettre de l’Ambassadeur du Népal, Bijaya à Dehli, mort peu après avoir été électrocuté dans sa baignoire dans des circonstances étranges…, ainsi que celui de la lettre qui me fut adressée par son collaborateur Singh.
Bijaya était le fils du Maharadjah du Népal, alors au pouvoir.
Plus tard, à la suite, dit-on, des intrigues de Dehli, le pouvoir des Maharadjahs fut éliminé au profit de la famille royale du Népal, apparemment plus sensible aux pressions indiennes.
Ce matin, cérémonie marquant l'anniversaire de l'Indépendance.
La foule, les personnalités, les chefs de mission suant, la transpiration traversant leurs pantalons, la forme des chaises se dessinant en peinture sur leurs vêtements.
Lecture du journal de Gide. Décevant. Exhibitionnisme de l'âme.
L'Hindou adopte mordicus un point de vue qu'il défend avec l'habileté et l'ennui du casuiste, pour ensuite l'abandonner sans autre...
Simla, 1952
Hôtel «victorien» où nous sommes seuls, coincé contre la montagne raide, dans une foule de bâtiments biscornus. Sorte de faux automne. La chambre : des fenêtres genre anglais sur des encorbellements, des lucarnes, des faux balcons, tous les enchevêtrements 1900 imaginables.
9 décembre 1952
Mariage de la fille de mon «bearer» {1} Mangal. Seul européen avec un Quaker. Attablés sous les projecteurs, comme sur une scène, séparés des autres invités. {2}
{1} "Bearer" - IA Google avril 2026 : "En 1948, un «bearer» en Inde désignait un domestique personnel masculin, sorte de valet de chambre ou de majordome, au service des expatriés européens (notamment britanniques) ou de l'élite indienne. Wikipedia
Voici les aspects principaux de ce rôle à cette époque charnière, juste après l'indépendance de 1947 :
Responsabilités domestiques : Le bearer était le serviteur principal de la maison. Il s'occupait des vêtements de son maître, servait à table, supervisait les autres employés et gérait les détails quotidiens du foyer.
Accompagnement en voyage : Il était courant que le bearer accompagne son employeur lors de ses déplacements à travers l'Inde, s'occupant des bagages et de l'installation dans les tentes ou les bungalows de passage.
Hiérarchie sociale : Ce terme est un héritage direct du Raj britannique. Bien que l'Inde soit devenue indépendante en 1947, les structures domestiques coloniales ont persisté pendant plusieurs années, le titre de bearer restant d'usage courant pour désigner cette fonction de serviteur "attitré".
Origine du terme : Le mot vient de l'anglais et fait historiquement référence à ceux qui «portaient» (to bear) des charges, comme les porteurs de palanquins (palanquin bearers) avant l'avènement des transports modernes. Avec le temps, le terme a évolué pour désigner le valet personnel sédentaire.
{2} coutume visant à mettre en évidence des invités de marque à un mariage, afin de valoriser la famille des mariés, aux yeux des invités standards.
Expédition suisse à l'Everest, de retour après avoir échoué à deux cent mètres du sommet par la voie Sud, explorée pour la première fois. Le vent si fort qu'il perçait les tentes de petits glaçons emportés dans les rafales. (L'Éverest conquis le 29 mai 1953).
L'Hôtel Cecil à Old Dehli : les gens assis sur les terrasses, le matin, le soir, causant interminablement dans des attitudes d'abandon.
Katmandu, 13 novembre 1952
Voyage à Calcutta et au Nepal. parfait ; jours heureux et intenses. Hôte du Maharajah, invité à son palais. Invité à réception chez le roi, le palais illuminé, musique militaire, les escaliers, les corridors bouclés par lanciers. Une garde d'honneur de Gurkas dans le penthouse.
Arrivée en avion à Katmandu, je voyage dans la nacelle et je vois la chaîne de l'Himalaya, y compris l'Everest et l'Anapurna. Surexitation.
Randonnée à cheval pour voir l'Everest de plus près ; une masse énorme, mouvante, horde de nuages amoncelés le cache, mais on devine sa présence derrière ce rideau dramatique. De la colline, on voyait au Nord, la route du Tibet, et au loin un grand monastère lama sur un mont pelé. Orchidées sauvages. Buffalos qui chargent nos cheveaux. Petites chaumières, peintes fraîchement de rouge brique et de blanc. Visite d'un monastère lama entouré de maisons utilitaires comme une place des Vosges orientale. Le Lama me reçoit, délégué du Dalaï Lama ; je lui achète une banière de temple avec une déesse qui protège les bâtiments du gouvernement. Même la musique y est prenante. D'une maison sort un air étrange et mélodieux et je vois, éclairé doucement par la lampe à huile, le visage d'un musicien.
L'invitation du roi. Jusqu'à présent, peu d'Européens ont visité le Nepal ; les femmes touchent la peau de Mme Summerharge, la femme de l'ambassadeur britannique, parce qu'elle est blonde.
Father Morau, prêtre jésuite sur l'école : les enfants heureux, lui rayonnant.
Je demande au chauffeur Ghurka de la seule voiture à Katmandu — celle du Maharadjah — s’il a servi dans l’armée anglaise. Son ami répond pour lui : « He doesn’t know please ». Autre temps, cadeaux magnifiques du Maharadjah. Douceur d'un pays pas touché par le modernisme. Peuple fier, souriant, pas un gras.
Depuis longtemps, une sorte de sérénité est tombée sur moi et je suis réconcilié avec mon entourage.
Est-ce la proximité de mes vacances ?
17 novembre 1952
Seul dans le DC 3 Katmandu-Calcutta, sensation agréable.
Calcutta, les foules dormant sur le trottoir, et se lavant dans l'eau des nettoyeurs de rue.
Reçu lettre remarquable de Marianne (sa soeur) de Paris.
Frei se tue à la frontière Nepal - Sikkim. Il m'avait proposé de l'accompagner.
Betty Midkiff est partie hier pour Bangkok. Mon âme n'a plus d'air. Je crève d'envie de la revoir. Plans fébriles de week-end à Bangkok. Mais le Ministre part pour une chasse aux crocodiles et je ne pourrai guère m'éloigner.



Ultérieurement, les années filent : dix ans d'un coup, de 1953 à 1963
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