Journal de Samuel Campiche de 1934 à 1935
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- 10 mars
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Dernière mise à jour : il y a 12 heures
Journal de Samuel Campiche, extraits

Godesberg, juillet 1934[1]
En passant à Bonn, je revois la famille Beverunge pour la première fois depuis deux ans. Sur le mur de la salle à manger, le portrait d’Hitler a remplacé celui d’Hindenburg. L’ambiance n’est plus la même ; les deux filles sont devenues distantes, moins coquettes. Il y a deux ans, avec la plus jeune, nous traversions le Rhin à la nage ; nous nous faisions hisser sur une barge qui le remontait, puis loin en amont, nous plongions et nous nous laissions flotter jusqu’à Godesberg, en face du Strandbad. Un jour, à la piscine, des hommes habillés en brun avaient surgi, vociférant, suant, puant, ils s’étaient jetés à l’eau, première vision des chemises brunes.
[1] L’auteur a vingt ans en 1934
Avril 1935
Dès qu’on creuse un sujet, aussi réel soit-il, on perd pied dans des dimensions inconnues, on aspire au confort de la notion simpliste des choses.
Brême, septembre 1935,
les bars du port avec les marins du « Tulsa ». Je dois faire bonne figure, puisque je suis l’équipage. Retour à l’aube, à travers les docks déserts en chantant l’« Internationale » par bravade.
« Tulsa », trois heures du matin
Le bateau approche de l’Amérique. On n’entendait plus l’Europe ; faiblement ce soir pour la première fois, on devine les sons de la radio américaine. Mer grosse, impossible de dormir, je me lève, le cargo comme abandonné. Seul signe de vie, la machine à café dans la « galley », là on peut espérer voir quelqu’un au moment du changement de quart.
Floride, Jacksonville, septembre 1935
Achat d’une Ford modèle 1929, faux cabriolet pour 50 dollars.
L’équipage me prodigue ses conseils et m’aide à lui donner un revêtement d’aluminium avec les pots de peinture du « Tulsa ».
Jugée bonne pour la route s’il ne pleut pas, car il n’y a pas d’essuie-glace et les pneus sont lisses. On la baptise « Silver Bullit ».
Missouri, Saint-Louis
Voyage d’une traite de la Floride à Saint-Louis, du vendredi au dimanche. Seul arrêt hier soir de quelques heures, couché sur le marche pied, quelque part en Géorgie, je crois.
Georges Perrin ne sait pas conduire, mais je lui laissais le volant de temps en temps sur les bouts droits, telles étaient ma fatigue et ma hâte de revoir J.
Il était lui-même si épuisé qu’il croyait apercevoir en Géorgie des lions au bord de la route, son sens de la géographie et ses connaissances sur la faune à ce point déréglés.
Difficulté de communiquer une impression au moyen d’un récit des faits, aussi complet soit-il. Parfois, une seule image y réussit mieux.
Le rédacteur de la « Revue » {2} m’envoie 20 francs pour mon article sur la mer d’Azov où je ne suis jamais allé. Il est content.
Le récit de ces voyages imaginaires semble revêtir plus de vraisemblance et d’attrait que ceux que j’ai vécus.
{2} le quotidien Nouvelle Revue de Lausanne
Septembre 1935, Ozarks, Missouri
Soir d’orage, deux crépuscules successifs. Le ciel, clair au couchant, fut soudain envahi par le mur de nuit d’un orage lointain. Les nuages se dissipèrent ensuite et de nouveau à l’horizon, un ciel limpide apparut tel un nouveau soir.
La maison est isolée dans les montagnes des Ozarks, nous dînons en silence. Du fond de l’obscurité, on voyait apparaître le tablier blanc et le sourire de la servante noire.
La politique, sujet facile de conversation, au niveau de n’importe qui.
Une civilisation qui admet le principe de la guerre, mérite-t-elle ce nom ?
Vieillesse, tellement éloignée qu’elle est inconcevable.
Octobre 1935
Vente de « Silver Bullit » pour 30 $ à un noir, ce qui me permet d’acheter un billet de bus Greyhound. Retour à la côte Est, sans m’arrêter, nuit et jour. Des passagers entrent et sortent. À travers un demi-sommeil, conversations dans l’obscurité avec des voisins qu’on ne voit pas, qu’on ne verra jamais s’ils sortent avant l’aube. Brefs arrêts, « Bus Stop » ; le bar crûment éclairé comme un phare sur la route.

Voilà, c'est fini pour aujourd'hui ; la suite, 1936-1938. Merci de votre passage !



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