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L'avant-guerre à vingt ans - Journal de Samuel Campiche de 1934 à 1935

10 mars
5 min de lecture

Dernière mise à jour : 31 août

Journal de Samuel Campiche, extraits



1ère partie : l'avant-guerre


titre post Samuel Campiche 1934-1935

Godesberg, juillet 1934 [1]

En passant à Bonn, je revois la famille Beverunge pour la première fois depuis deux ans. Sur le mur de la salle à manger, le portrait d’Hitler a remplacé celui d’Hindenburg. L’ambiance n’est plus la même ; les deux filles sont devenues distantes, moins coquettes. Il y a deux ans, avec la plus jeune, nous traversions le Rhin à la nage ; nous nous faisions hisser sur une barge qui le remontait, puis loin en amont, nous plongions et nous nous laissions flotter jusqu’à Godesberg, en face du Strandbad. Un jour, à la piscine, des hommes habillés en brun avaient surgi, vociférant, suant, puant, ils s’étaient jetés à l’eau, première vision des chemises brunes.

[1] L’auteur a vingt ans en 1934

 

 

Avril 1935

L'illusion, principe de vie ; ce qui sauve de la mort celui qui détruit ses illusions, c'est l'illusion de les détruire.

Alors d'un coup je suis conscient de tous les lieux étrangers de la terre qui m'étouffent, tous ces lieux sans liens avec moi, cette masse étrangère entre elle (4) et moi.

Sorti de chez elle (4) à l'aube. La ville était encore endormie, inerte, mais les premières lueurs lui redonnaient imperceptiblement son rythme.



Dès qu’on creuse un sujet, aussi réel soit-il, on perd pied dans des dimensions inconnues, on aspire au confort de la notion simpliste des choses.

 

Mai, 1935

Malgré les contradictions de chaque instant, ce sentiment d'être "quelqu'un", un être particulier.


 

Brême, septembre 1935

Les bars du port avec les marins du « Tulsa ». Je dois faire bonne figure, puisque je suis l’équipage. Retour à l’aube, à travers les docks déserts en chantant l’« Internationale » par bravade.

 

 

« Tulsa », trois heures du matin

Le bateau approche de l’Amérique. On n’entendait plus l’Europe ; faiblement ce soir pour la première fois, on devine les sons de la radio américaine. Mer grosse, impossible de dormir, je me lève, le cargo comme abandonné. Seul signe de vie, la machine à café dans la « galley », là on peut espérer voir quelqu’un au moment du changement de quart.

 

 

Floride, Jacksonville, septembre 1935

Achat d’une Ford modèle 1929, faux cabriolet pour 50 dollars.

L’équipage me prodigue ses conseils et m’aide à lui donner un revêtement d’aluminium avec les pots de peinture du « Tulsa ».

Jugée bonne pour la route s’il ne pleut pas, car il n’y a pas d’essuie-glace et les pneus sont lisses. On la baptise « Silver Bullit ».

 

 

Missouri, Saint-Louis

Voyage d’une traite de la Floride à Saint-Louis, du vendredi au dimanche. Seul arrêt hier soir de quelques heures, couché sur le marche pied, quelque part en Géorgie, je crois.

Georges Perrin ne sait pas conduire, mais je lui laissais le volant de temps en temps sur les bouts droits, telles étaient ma fatigue et ma hâte de revoir J.

Il était lui-même si épuisé qu’il croyait apercevoir en Géorgie des lions au bord de la route {3} , son sens de la géographie et ses connaissances sur la faune à ce point déréglés.

 {3} son ami Georges Perrin, était une personnalité, pleine d'humour. IA Google, juin 2026 : "Georges Perrin (1913–2011) était une éminente figure académique suisse, reconnu comme une sommité du droit international public et du droit diplomatique. Avant sa longue carrière universitaire, il a servi pendant quinze ans au sein du service diplomatique suisse."


Difficulté de communiquer une impression au moyen d’un récit des faits, aussi complet soit-il. Parfois, une seule image y réussit mieux.

 

Le rédacteur de la « Revue » {2} m’envoie 20 francs pour mon article sur la mer d’Azov où je ne suis jamais allé. Il est content.

Le récit de ces voyages imaginaires semble revêtir plus de vraisemblance et d’attrait que ceux que j’ai vécus.

 {2} le quotidien Nouvelle Revue de Lausanne (article en annexe, ci-après)

 


Septembre 1935, Ozarks, Missouri

Soir d’orage, deux crépuscules successifs. Le ciel, clair au couchant, fut soudain envahi par le mur de nuit d’un orage lointain. Les nuages se dissipèrent ensuite et de nouveau à l’horizon, un ciel limpide apparut tel un nouveau soir.

La maison est isolée dans les montagnes des Ozarks, nous dînons en silence. Du fond de l’obscurité, on voyait apparaître le tablier blanc et le sourire de la servante noire.

 

La politique, sujet facile de conversation, au niveau de n’importe qui.

 

Une civilisation qui admet le principe de la guerre, mérite-t-elle ce nom ?

 

Vieillesse, tellement éloignée qu’elle est inconcevable.

 

 

Octobre 1935

Vente de « Silver Bullit » pour 30 $ à un noir, ce qui me permet d’acheter un billet de bus Greyhound. Retour à la côte Est, sans m’arrêter, nuit et jour. Des passagers entrent et sortent. À travers un demi-sommeil, conversations dans l’obscurité avec des voisins qu’on ne voit pas, qu’on ne verra jamais s’ils sortent avant l’aube. Brefs arrêts, « Bus Stop » ; le bar crûment éclairé comme un phare sur la route.



Cargo Tulsa années 1930. Source de la photo museum Tulsa, Oklahoma
Cargo Tulsa (info IA Gemini 08/26 : "Bien que le SS Tulsa soit un navire cargo (marchand), il était très fréquent dans les années 1930 que ces navires de ligne transportent également un petit nombre de passagers (souvent entre 4 et 12 personnes) dans des cabines d'officiers aménagées. C'était une option économique et courante pour les étudiants, les jeunes professionnels ou les aventuriers."

Complément d'info de l'IA Gemini / Google, en août 2026 :

  • "Un profil de cargo classique : Il possède une unique cheminée centrale, deux grands mâts de charge (à l'avant et à l'arrière) servant à manœuvrer les marchandises dans les cales, et une superstructure centrale compacte.

  • La vie à bord pour un passager : Les très rares cabines de passagers (comme celle occupée par Samuel Campiche) étaient situées directement dans le château central en bois et en acier, juste sous la passerelle de commandement. Les passagers partageaient le quotidien et la table des officiers de bord.

  • Le rythme du voyage : Propulsé par des turbines à vapeur, ce type de navire naviguait à une vitesse modeste d'environ 10 à 11 nœuds (20 km/h). Une traversée entre l'Europe et le Sud des États-Unis (comme Savannah ou La Nouvelle-Orléans) prenait donc généralement entre 15 et 20 jours selon les conditions météo de l'Atlantique."


Samuel Campiche, 21 ans, sans doute sur le cargo Tulsa, au départ de Brême, en septembre 1935
Samuel Campiche, 21 ans, sur le cargo Tulsa, au départ de Brême, en septembre 1935
cargo Tulsa, Atlantique, 1935
cargo Tulsa, Atlantique, 1935
Samuel Campiche sur le cargo Tulsa en septembre 1935
Samuel Campiche sur le cargo Tulsa en septembre 1935
Samuel Campiche sur le cargo Tulsa en septembre 1935
sur le cargo Tulsa, septembre 1935
récit fictif de Samuel Campiche dans la mer d'Azov, publié par la Nouvelle Revue de Lausanne en 1935
récit fictif de Samuel Campiche dans la mer d'Azov, publié par la Nouvelle Revue de Lausanne en 1935. Probablement écrit lors de sa longue traversée de l'Atlantique sur le cargo Tulsa, qui allait très lentement.
la "Silver Bullit, Ford 1929, acquise à Jacksonville en septembre 1935 par Samuel Campiche et Georges Perrin
la "Silver Bullit, Ford 1929, acquise à Jacksonville en septembre 1935

Voilà, c'est fini pour aujourd'hui ; la suite, 1936-1938. Merci de votre passage !




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