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Le Bureau ovale (courte nouvelle, suite et fin)

il y a 6 jours
7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 7 heures

Ce récit est imaginaire. Bien que certains lieux et pays existent, cette nouvelle n’en fait qu’un usage totalement fictif. Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou mortes, ou des événements réels, passés, présents ou futurs serait de pure coïncidence et ne saurait engager la responsabilité de l’auteur.


un carnet ouvert, avec un croquis approximatif au crayon du Bureau ovale, vu d'avion.
garanti sans IA : "ça se voit! 😂"

Jonas Jonasson, dans « Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » : « - Ton baraquement se trouve vers la gauche, Einstein ! cria le gardien dans son dos. Ce n'est pas possible d'être aussi empoté !

Allan félicita Herbert d'avoir si bien joué son rôle et celui-ci rougit sous le compliment tout en minimisant son mérite. Il dit avec modestie qu'il n'était pas difficile de se faire passer pour un idiot quand on l'était réellement. Allan n'était pas d'accord avec son ami, parce que tous les imbéciles qu'il avait rencontrés dans sa vie essayaient de se faire passer pour le contraire. »







À Karla. Elle m’a inspiré cette petite suite.



Le Bureau ovale, chapitre II


États-Unis, XXIe siècle

Le gangster-président Al Capone avait donc été téléporté au XXIe siècle, par un improbable carburant de kompromat fasciste et de popcorns yankees.

Personne ne tenta le répéter avec des souris. Sauf un petit-fils du docteur Frankenstein Junior, qui allait de campus en campus, prêchant que, si l’impossible s’était révélé vrai — que, ce que nous appelions matière n’était qu’une illusion à 99,999 % — pourquoi le kompromato-popcorn ne pouvait-il pas, lui aussi, exister et fonctionner ? Son public n’y comprenait rien, mais applaudissait pour lui faire plaisir.

Al Capone était réincarné en un dénommé Albert J. Duck, un sexagénaire hâbleur, qui s'efforçait d’exercer la fonction temporaire de président des États-Unis. On ignorait s’il se souvenait de son ancienne vie. Sans doute non, car il n’en soufflait jamais mot — soit qu’il en ait eu honte, soit qu’il ne se soit souvenu de rien, le plus vraisemblable — car il n’était pas du genre à avoir honte de quoi que ce soit, quoi qu’il sorte comme âneries, ou quoi qu’il fasse comme conneries.

Il s’apparentait plutôt à un virus qui aurait muté à plusieurs reprises, durant son long voyage d’un siècle. La mutation du XXIe siècle avait beaucoup de caractéristiques communes avec la souche originelle du XXe siècle, dite alcapone. Elle était plus bénigne pour certains aspects — Al Duck ne jouait pas du pétard — mais plus virulente pour d’autres. Ce président du XXIe siècle parlait à tort et à travers de tout et n’importe quoi, alors que la souche initiale, aussi, en fait et à la réflexion, mais à coups de batte de baseball, pour ponctuer ses prises de parole. Le président Duck, lui, s’était modernisé. En guise de batte de baseball, il utilisait des bombardiers furtifs qui faisaient un demi-tour de planète, pour aller bombarder l’usine de popcorns de son concurrent. Ce dernier avait eu le grand tort de les exporter en Amérique en contrebande, afin d’éviter les droits de douane que le président américain avait fixés sur l’importation de popcorns étrangers.


*


Quelques années auparavant, vers le début du XXIe siècle

Le tsar sortit, dégoulinant, de sa piscine.

« Tu dois la bloquer à tout prix, enjoignit-il à l’homme, qui lui tendait un peignoir ! »

« Oui, Président. » Il savait que le tsar appréciait qu’on l’appelle président, qui faisait plus moderne et pouvait plaire à la génération Z et même à la Y, à la W et à toutes les lettres de l’alphabet, si cela pouvait lui faire plaisir.

Le président demanda au directeur des renseignements extérieurs comment il comptait s’y prendre pour nuire à cette salope de secrétaire d’État américaine. Elle les avait emmerdés depuis des années et s’était, à présent, mis en tête de devenir présidente des États-Unis !

« Il y a ce fanfaron, cette baudruche de promoteur immobilier. On peut le pousser, questionna le tsar ? »

Le directeur répondit que oui, on avait du grain à moudre sur ce candidat surprise.

« Démerde-toi pour qu’il devienne président ! Sans qu’on n’ait rien à voir là-dedans, comme d’habitude. Tu vas t’y prendre comment ? »

« Je te redirai, Président. Il faut caler les détails. En gros, avantager Duck — c’est le nom de ce promoteur — pour qu’il remporte les primaires. En sabotant ses concurrents avec les moyens habituels. »

« Et pour la finale ? »

« Idem. »

« On a quoi sur lui, s’il gagne la finale ? »

Il rassura le tsar. Ce n’était pas ce qui manquait avec le fanfaron : fraude fiscale, faillite frauduleuse, membre d’un réseau pédophile et, cerise sur le gâteau, la vidéo de ses galipettes sexuelles, lors d’un voyage d’affaires à Moscou. Ce serait de l’or en barre, s’il devenait président des États-Unis.

« Et sur la salope, questionna le tsar ? »

« Rien, mais ça peut se construire. »

« Alors, construit vite et bien ! »




*


Des années plus tard, la présidence Duck poursuivait son étrange parcours. Al Duck mijotait l’annexion du pôle Nord, en vue d’importer de l’air froid en été pour les climatiseurs, l’invasion d’îles caribéennes, pour la fourniture d’air tropical en hiver, l’imposition de droits de douane exorbitants à ses alliés, ou encore l’attaque d’autres contrées, supposées faibles. Un dirigeant d’Amérique du Sud avait refusé les plantations massives d’arbres à popcorns — pourtant propres à contrer l’effet de serre — généreusement offertes par le locataire de la Maison-Blanche. Celui-ci, furax, l’avait fait enlever dans un raid spectaculaire, mis en scène pour les télés. Il végétait depuis dans une prison américaine. On ne lui proposait que des assiettes de popcorns, par décret présidentiel. Il était inculpé d’outrage à son homologue et, pire, de grève du maïs éclaté, pourtant succulent, qui l’exposait à la chaise électrique, si le président Duck parvenait à en convaincre les tribunaux.

Assis aux commandes, hilare, il était en mode mitrailleuse lourde, canardant à tous azimuts. Si un pays, avec lequel il était en guerre, anéantissait une métropole de l’Ouest américain, cela ne lui ferait ni chaud ni froid, déclara-t-il. Il ordonna d’envahir son voisin du Nord. Ce n’était plus du popcorn, cette fois-ci, mais autrement plus grave, pour autant que ce fut possible : ce pays, avec lequel les États-Unis se partageaient un grand lac, refusait le changement de nom, voulu par Duck. Ce dernier l’avait débaptisé en Lake Myself. Le voisin paisible devait accepter sur le champ le changement, mais il ne cédait pas. L’invasion était imminente. Duck et son ministre de la Guerre, dont le sobriquet était Testosterone, étaient cul et chemise. Et comme Duck clamait, urbi et orbi, qu’il adorait qu’on lui ”lèche le cul”, Testosterone était littéralement en pole position.

C’était lui qui appelait.

« Monsieur le Président, j’aimerais bien attaquer, rien ne me ferait plus plaisir, mais… »

« Oui, quoi, accouchez, mon vieux ! Qu’est-ce qu’il y a ? »

Une affaire autrement importante l’absorbait, celle d’enquiller un putt de vingt centimètres au golf, pour une fois, sans tricher.

« Euh, nos stocks de missiles, de munitions diverses, de drones sont au plus bas. »

Le président, à présent vautré dans sa voiturette, demanda combien de jours de guerre on pourrait faire. Guère plus que trois ou quatre, Mr President. Et si on nous attaque, les Chinois, par exemple, on a ce qu’il faut, j’imagine, la réserve stratégique ? Non, elle avait été épuisée par des bombardements massifs, dans un autre conflit lointain, toujours en cours. Initiée par Al Duck, cette guerre n’avait eu pour résultat que de tuer des centaines d’enfants. Bref, tous les stocks étaient à plat. Plus de chocolat dans la mine, comme le chantait Graeme Allwright. Il faut combien de temps, pour nous remettre à flot ? Deux ans au minimum, plutôt quatre. C’est ainsi que les riverains du lac Myself échappèrent à une invasion, mais c’était un secret d’État, donc de Polichinelle.

Certains prétendaient que Duck était fou. D’autres qu’il n’était qu’un provocateur, poussant le cynisme à son paroxysme. Personne ne le savait. C’était peut-être synonyme. L’obtention du prix Nobel de la Paix l’obsédait. Pourtant, il avait déclenché plusieurs guerres, même s’il les appelait attaque préventive, raid punitif, opération spéciale ou autre, mais il prétendait, sans rire, qu’il avait obtenu huit fois la paix. Il était bien le seul à savoir lesquelles, qui ne se nichaient qu’au fond de son esprit. Il lui restait assez d’armement — pas assez pour soumettre un grand pays — mais bien assez, pour décrocher ce satané Nobel. De gré ou de force. De force donc, puisque le gré ne marchait pas. Le comité Nobel de la Paix se composait de cinq membres. Un kompromat, ficelé par le tsar pour Duck, en retourna un. Les forces spéciales US enlevèrent les quatre autres. Ils siégèrent en toute liberté sur un porte-avions, dans les eaux internationales de l’Atlantique, avec leur cinquième collègue en vidéoconférence, et eurent le privilège d’assister, en guise d’apéritif, au supplice d’un condamné à mort, par peloton d’exécution, en présence du ministre de la Guerre, qui se pavanait en casquette de base-ball. Ils comprirent le message et attribuèrent le prix Nobel de la Paix à l’éminent Albert J. Duck. La proclamation se fit en mer, devant les télévisions accréditées, de Corée du Nord, de Russie, du gouvernement israélien et de deux chaînes survivantes américaines. Al Duck resplendissait de bonheur. Il n’avait plus besoin d’envahir les deux pays nordiques qui hébergeaient les prix Nobel ; c’était deux paix supplémentaires à son actif. Plein de fierté, il cocha une neuvième, puis une dixième case, sur le tableau mural de son bureau doré.

Comment s’étonner que, dans de telles circonstances, la nouvelle série phare du studio de cinéma Previks Inc. sur la vie à la Maison-Blanche — un remake acidulé de "The West Bing" — se soit révélée un désastre commercial ? Le président Al Duck drainait en effet toutes les attentions, comme un aimant attirait les moustiques, ou une lampe, le fer, enfin l’inverse. Previks fit faillite. Un studio concurrent récupéra ses débris épars, pour presque rien.

Les pitreries du président américain ne gênaient pas le tsar : il l’avait mis en laisse longue. Bien au contraire, les clowneries de son homologue formaient un rideau de fumée bienvenu, qui détournait l’attention des médias vers des sujets sans importance réelle. Ainsi, le tsar avait toute latitude dans sa guerre d’agression contre son voisin européen ; celui-ci avait été naguère un fleuron de l’empire à son apogée, avant son éclatement en morceaux, sous les coups de boutoir indépendantistes. Au grand dam du maître du Kremlin, qui voulait le regonfler pour le rendre aussi grand que lorsqu’il était petit garçon. Et si, pour assouvir ce dada, il fallait que cent mille personnes meurent chaque mois, durant des années, qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire ?

Le président américain Al Duck s’alignait sur ses intérêts, tout en feignant de les contrer, par-ci par-là, pour donner le change. Deux laquais de Duck, déguisés en diplomates, faisaient la navette entre les deux capitales. Ils simulaient des négociations sur les savonnettes et autres sornettes, ou sur une pseudo recherche de paix, dans la guerre en Europe. En réalité, ils venaient faire des affaires et recueillir les instructions, enrobées en vœux, du tsar à leur patron.


Fin





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