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Nouvelle fictive sur le Bureau ovale

il y a 14 heures
8 min de lecture

Nouvelle fictive sur le Bureau ovale

Une de journal fictive du gangster Al Capone, candidat à la présidences des Etats-Unis en 1928

toute ressemblance avec la réalité ne peut être que fortuite, due au plus grand des hasards et ne saurait engager la responsabilité de l'auteur de quelque manière que ce soit



Le Bureau ovale


Ce 6 novembre 1928, Al Capone vient d’être élu président des États-Unis, un séisme. La presse s’adapte déjà et titre "Quels changements à prévoir", tandis que les journaux étrangers, eux, prennent moins de gants ; pour le moment : "La mafia au sommet de l’État", "La démocratie se suicide".

Un éditorialiste américain, qui, hier encore, pourfendait la pègre de Chicago, écrit :

« Dans sa résidence d’hiver de Junto Al Lago en Floride, le président élu reçoit des visiteurs pour constituer son équipe gouvernementale et façonner sa politique. Elle tranchera avec la pusillanimité de ses prédécesseurs. Dans son activité précédente, Al Capone a dû faire preuve d’énergie pour combattre les atteintes aux libertés fondamentales d’un système, devenu hypocrite et pudibond.

À présent élu, Al Capone s’assagira, nimbé de la plus haute fonction et des lourdes responsabilités qui vont avec. Après avoir prêté serment à la Constitution, il aura, à son service, la puissance du droit et des armes. Pour promouvoir la liberté et la grandeur, la phase de gangstérisme à papa pourra être rangée au placard.

L’abstention à l’élection présidentielle a frisé les 60 %, car aucun des candidats ne suscitait l’enthousiasme. Il semble que les alcooliques et les violeurs aient fait la différence. Toutefois, dans son fief du Michigan, Alphonse Capone a réalisé un tabac, avec 65 % des voix. Il a aussi triomphé largement en Floride. Là où les gens le connaissaient, Capone a conquis le cœur du public. Mais de mauvaises langues, il y en a toujours jusqu’à ce qu’on leur ferme le caquet, ont colporté que ses équipes avaient intimidé les électeurs aux bureaux de vote et qu’ils avaient bourré les urnes de faux bulletins. D’autres ont soutenu qu’il était Italien et ne pouvait, de ce fait, être élu. Faux. Il est né à Brooklyn le 17 janvier 1899, ce qui en fait le plus jeune président américain. Avec trois mandats possibles devant lui, il s’apprête à réaliser de grandes choses. La rénovation de la désuète aile Est de la Maison-Blanche en ferait partie. »

 

Une de journal fictive du gangster Al Capone, élu à la présidences des Etats-Unis en novembre1928

La guerre entre la Bolivie et le Paraguay fait rage. Les deux pays se disputent le Grand Chaco, riche en minerais. À Junto Al Lago, le président élu discute avec un conseiller. Celui-ci est affalé dans une chaise longue, à l’ombre d’un palmier.

« On va les réconcilier, ces cons, décrète le président élu. »

Franck Nitti, le conseiller dans la chaise longue et futur Secrétaire d’État, s’interroge sur ce que ça leur rapporterait.

« La respectabilité, andouille ! Tu fais la tournée des popotes, Asunción-La Paz, La Paz-Asunción, etc., dans un zinc à nous, à la manière d’un mec qui fera ça dans le futur, Harry Kissinger, tu sais, celui des Amazing Stories, en cartoons de SF, qu’on trouve chaque samedi dans les kiosques. »

Le futur Secrétaire d’État redemanda ce que ça pourrait bien lui rapporter, à lui, à part le mal des transports.

« Le prix Nobel de la paix pour moi ! »

L’andouille estima que pour dix millions de couronnes suédoises, cela ne valait pas trop le coup.

« Mais pense aux retombées, s’échauffa Capone ! Un best-seller, écrit par d’autres et signé par moi. Les produits dérivés, des mitraillettes, avec gravure "Never Again War", plaquées or, en tirage limité, avec ma signature de 31e président. Cent exemplaires à un million de dollars, je te laisse calculer ! Et ce n’est pas tout. Les concessions minières, dans le Grand Chaco, pour nos sociétés privées, comme prix de notre conciliation. Les idées viendront au fur et à mesure. Il faut voir grand ! »

Frank Nitti, hoche la tête, sirotant son whisky on the rocks, qu’une splendide jeune femme en maillot de bain vient de lui resservir. Ça peut le faire, finit-il par concéder, après un long silence, car il est aussi réfléchi que Capone est spontané ; leurs valeurs spirituelles sont cependant communes. Avant qu’il ne devienne Secrétaire d’État, Frank Nitti a traîné le surnom désobligeant d’Exécuteur, répandu par les tabloïds. Les deux hommes évoquent ce surnom. Pour le consoler, Capone lui rappelle qu’on l’a, lui aussi, qualifié de Roi de la pègre. Le contraire de ce qu’il est, tu le sais bien, Franckie, juste un homme d’affaires, importateur de spiritueux ! Parfois, il faut bien s’imposer face aux concurrents, non ?

Un troisième homme sort de la piscine et s’installe vers eux. Son peignoir blanc masque ses multiples cicatrices. Maigre et moustachu, il fait dans les dix de plus que les deux autres. Si Al Capone lui marque du respect, ce n’est pas pour son âge, mais parce que, trois ans auparavant, il a spontanément cédé toutes ses affaires florissantes à son lieutenant, Capone. Pour une fois, ce n’était nullement Capone qui l’y avait forcé, mais le destin. Et ce destin s’était matérialisé sous la forme d’une nuée de pruneaux, lors d’une tentative d’assassinat, par une bande rivale. Johnny Torrio s’en était sorti par miracle. Après un mois d’hôpital et de multiples interventions chirurgicales, veillé nuit et jour par les porte-flingues de son gang, il avait remis l’entier de son business à Capone et était allé prendre une retraite bien méritée, avec femme et enfants, dans un quartier huppé de Naples, proche de ses racines familiales et loin des violences. Il n’avait alors que 43 ans et il était très à l’aise financièrement. Vraiment très. Cette nouvelle situation paisible lui convenait, car il aimait plus les sous que le crime. D’où son surnom de Renard. Si l’on voulait d’ailleurs savoir si un notable faisait partie de la mafia ou non, il suffisait de s’informer. Avait-il un surnom, oui ; n’en avait-il aucun, non.

Le Renard venait donc de quitter Naples, loin des attaques de Mussolini contre le crime organisé. Même un parrain retiré des affaires pouvait ne plus être à l’abri en Italie. C’était d’ailleurs grâce à cette vertueuse croisade que le dictateur fasciste avait été honoré du titre de docteur Honoris Cosa Nostra, par l’université de Lausanne.

Johnny Torrio est en train d’engouffrer un copieux petit-déjeuner, comme seuls savent les faire les Américains. Le président élu profite du fait que Johnny a la bouche pleine, pour lui faire une proposition qu’on ne peut pas refuser, le poste de ministre de la Justice. Johnny hoche la tête, c’est d’accord. Le Duce n’osera pas s’en prendre à un membre du gouvernement américain. Al Capone lui suggère alors de faire en sorte que ce salopard d’Eliott Ness soit condamné et emprisonné à vie. Ils en restent là, ce jour-ci. L’amnistie présidentielle pour les membres du gang de Chicago, pour les policiers et les politiciens corrompus, viendra plus tard, car Al Capone ambitionne surtout de s’enrichir encore plus qu’il ne l’est déjà. Un mandat de quatre ans, c’est court pour bâtir la plus grosse fortune américaine. Il doit faire vite, très vite. En force, s’il le faut.

Et, en effet, ça carbure sec à Junto Al Lago. Il faut faire croire, par des lâchers de petites phrases, que la prohibition pourrait bel et bien se poursuivre, sous une forme allégée à la seule bière pour les mineurs. Et, en même temps, on doit vendre toutes les affaires d’alcool et recycler les fonds dans des casinos de Cuba ou sur des comptes numérotés, en Suisse. L’arrêté présidentiel, qui stoppe la prohibition, toute la prohibition, est pourtant déjà prêt, pour promulgation en février prochain. Le décret sur les subventions au pétrole est aussi dans les starting-blocks.

« Achetez-moi toutes les actions et compagnies pétrolières possibles ! On mettra du fric en Suisse et à Cuba après, ordonne le président élu. »

Ainsi en va-t-il de la nouvelle perspicacité gouvernementale. La prospérité va de nouveau jaillir sur l’Amérique, par ruissellement du haut vers le bas, des riches vers les pauvres, slogan novateur, conceptualisé par le Renard. L’opinion a choisi le bon président, qui va les enrichir tous, à son exemple.

 

*

 

Printemps 1929, on lit dans la presse :

« Depuis sa prestation de serment du 20 janvier, le président Capone gouverne avec leadership. Parmi les nombreux décrets présidentiels, citons l’ouverture du Patriotic Re-education Center, le PARC, à Guantanamo. On y regroupe les antialcooliques Anti-Al, les Vegans ou les activistes antipatriotiques Anti-Pat. Le cercle des suspects de déviationnisme compassionnel s’étend de jour en jour, dans le pays. Ils sont sous la loupe des agents fédéraux, dont le cercle s’étend, lui aussi, de jour au jour, par l’engagement massif d’ex gangsters, blanchis par la grâce présidentielle. Le chef du massacre de la Saint-Valentin du 14 février serait un ancien lieutenant d’Al Capone, John Scalise, aujourd’hui à la tête du FBI. Le président n’a évidemment rien à voir là-dedans, il était à sa résidence de Floride, au moment des faits. Certains journalistes ont prétendu que les victimes n’avaient pas accepté le prix de vente, pourtant favorable, des distilleries d’alcool de Capone. Ils sont aujourd’hui au PARC. »

Des noms ont été modifiés : Capone-City pour Washington et New Napoli pour New York ; ça n’a pas changé le goût des bagels.

La première rencontre internationale au sommet du président Capone a eu lieu avec le Duce d’Italie, Benito Mussolini. Les deux leaders se sont rencontrés aux Açores. Chacun s’y est rendu à bord d’un croiseur, le plus moderne de leur flotte de guerre. Leurs services du protocole respectifs avaient réglé la chose en amont, afin qu’aucun des deux dirigeants ne se sente humilié et ne risque de les envoyer faire un tour aux îles. La longueur des croiseurs était donc strictement la même.

Dans une première séance, les deux hommes se sont appréciés. Ils étaient sur la même longueur d’onde et communiquaient en italien, sans interprètes.

Durant la deuxième réunion entre quatre yeux, les événements ont dérapé. Benito demanda à Al de lui laisser les mains libres pour conquérir l’Afrique. Il entendait commencer par la Libye, l’Égypte, la Tunisie et l’Éthiopie. Il demanda à Al ce que l’Italie pourrait offrir à l’Amérique, en échange. Al ne voyait pas trop. Sauf à quêter deux ou trois conseils pour devenir, lui aussi, dictateur. Mais cet aspect ayant déjà été traité pour le mieux, lors du premier entretien, Benito proposa un deal. Al dit qu’il aimait bien les deals. Encouragé, Benito dévoila que ses services secrets disposaient d’un enregistrement filmé compromettant d’Al Capone. Al Capone, furieux, demanda ce que c’était. Benito, lui expliqua que, dans le film, il était tout gentil avec un mendiant ; il lui donnait des sous, en souriant. Al était horrifié. Il ne fallait pas que ça sorte ! Il ne fallait pas que ça se sache ! À aucun prix ! Qu’en penseraient ses partisans, eux qui le percevaient comme un dur impitoyable ?

Le choc fut tel, qu’avant qu’il ne puisse accepter le deal, il s’étrangla avec les popcorns, qu’il était en train de manger, dans un immense cornet, tout en négociant avec le Duce. Ce dernier le vit devenir tout rouge, puis blanc, puis gonfler, puis s’évaporer, sous ses yeux ébahis. Il rentra en Italie et ordonna que la rencontre n’avait jamais existé.

Sous l’effet de l’effrayant "compromate" et de l’abus de popcorns, Al Capone avait été transporté dans le futur, sous un autre patronyme. Il était beaucoup plus vieux aussi. Normal pour un homme, qui avait sauté un siècle entier d’un seul coup. Il n’était plus aux Açores, mais sur son lieu de travail, le Bureau ovale de la Maison-Blanche.


Fin


(illustrations : IA Midjourney)

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